22.09.2010
Le pluriel et la différence
Eux et nous.
Cette opposition est présente dans la plupart des discours militants. J'ai toujours eu beaucoup de mal avec ce "eux" et ce "nous". Sans doute une difficulté personnelle. Comme dirait Georges Brassens :" Bande à part, sacrebleu! c'est ma règle et j'y tiens". Mais aussi le fait qu'il y a la plupart du temps dans cette partition de l'humanité , une évidence un peu rapide qui a tout du tour de passe passe.
Ainsi les deux "sociologues" Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot assenant à la fin de leur entretien pour télérama : " Que faire des riches ?, nous demandons-nous en guise d'épilogue. A quoi nous répondons, contre toute attente, probablement : suivre leur exemple. Voilà des gens qui ont une éminente conscience de leur classe, qui sont solidaires quand la mode est à l'individualisme, qui sont organisés et mobilisés, qui défendent énergiquement leurs intérêts. Faisons comme eux. Battons-nous !".
Qui est ce "eux"?. Cela semble évident : "les (très) riches" .
Qui est ce "nous" qui rassemble à la fois le Rmiste , l'agent d'entretien, l'infirmier , l'ingénieur, le directeur de recherche au CNRS et sans doute le médecin chef de service hospitalier? On peut se poser la question.
Ceux qui tirent leur revenu (même élevé) de leur travail contre ceux qui tirent leur revenu de leur capital ?
C'est un peu rapide. Beaucoup d'actionnaires et encore plus de propriétaires de logements loués sont aussi des salariés, des artisans ou des professions libérales.
Ceux qui "profitent" du sytème et ceux qui en sont les dindons de la farce ? C'est ne voir là que les extrèmes. La circulation monétaire qui a permis l'accroissement des fortunes a également permis l'accroissement des biens de consommation dont profitent la plupart de nos concitoyens et dont il n'est pas sûr qu'ils soient prêts à se passer. Je ne mets là dedans aucune connotation morale. Savoir si ce consumérisme exacerbé est une bonne ou une mauvaise chose est un autre problème.
Je ne nie pas l'existence d'une partition du social. Je ne nie pas qu'on s'agglomère (toujours relativement) en se dissociant. Mais plusieurs choses :
- Parler de classe objective reviendra à parler en termes descriptifs. Lorsqu'on écoute la conférence donnée par les Pinçon pour le Parti de gauche, on se rend compte que si on brosse un tableau assez général de cette grande bourgeoisie, on ne nous dit jamais qu'est-ce qui fait que "X" en fait parti et que "Y" n'en fait pas parti. Par exemple, on nous parle dès le début de l'importance du capital matériel à travers le classement de la revue challenge. On nous dit ensuite que si le 40 ème du classement est 400 fois moins riche que le premier ils font malgré tout parti de cette même classe social parce qu'il existe d'autres formes de capital qui la caractérise (social, culturel, symbolique). Mais là encore, si on nous donne des exemples, on ne nous explique ce qui fait qu'un tel appartient à la classe en question et un autre pas, quels sont les carctéristiques prédominantes et celles qui sont superflues, est-ce qu'il les faut toutes ou seulement quelques unes.
Tout ce flou, et cela apparaît en filigrane, est dû à ce fait fondamental que la classe n'est pas affaire d'objectivité mais de "conscience" dit-on souvent, ce que je préfèrerais appeler par souci de cohérence médiationniste , de "vécu".
- S'il n'y a pas d'objectivité du contenu classé, c'est à dire qu'on ne peut pas , une fois pour toute (comme d'ailleurs pour l'identité nationale) donner une caractéristique de classe qui sépare ceux qui en font parti et ceux qui n'en sont pas, il y a une rationalité du principe à l'origine du classement. Ce qui fait que l'humain se classe et apparemment pas l'animal. Cette sociologie fondamentale est complètement absente de la sociologie des Pinçon.
- Si la classe est affaire de reconnaissance réciproque et qu'on peut dès lors parler du "eux", c'est à dire la grande bourgeoisie, aucun début d'indice de l'existence du "nous" ne me semble poindre à l'horizon. Ce n'est sans doute pas un hasard si les Pinçon donne leur conférence devant le Parti de gauche. Car la constitution de ce "on" est l'arlésienne de toutes les initiatives politiques de près ou de loin inspirées par le marxisme.
- Cette idée que la transformation sociale doit passer par la constitution d'une classe des dominés qui renversera le pouvoir de la classe dominante est à mon avis erronée.
D'abord , et en contradiction avec justement ce que disent les Pinçon (reprenant cette idée à Bourdieu) parce que le capital n'est pas qu'économique.
Le pouvoir culturel que les Pinçon ont réduit assez rapidement à "l'art" , aux antiquaires et aux vielles pierres (où se situe la fameuse intelligentsia germanopratine ?), profite par exemple largement (si on en croit les études sur l'accès aux classes préparatoires) aux enseignants (dont les Pinçon font parti et dont ils sont la frange supérieure). La moyenne bourgeoisie intellectuelle en jouant de sa connaissance du système scolaire sait également constituer un réseau de reconnaissance mutuelle. Plus profondément, la réussite scolaire passe par une série d'habitus qui est généralement plus présente chez cette classe moyenne intellectuelle (capacité à accepter par exemple le caractère "pour plus tard" de l'exercice scolaire)
Ensuite parce que, même du point de vue économique, le système , comme je l'ai dit plus haut, non seulement profite plus ou moins mais est également à l'oeuvre dans la plupart de nos actes économiques. Les banques, les assurances sont aussi des services. La politique du "bas prix" si elle provoque le dumping social n'est guère contestée. On préfèrera en général s'acheter un lecteur dvd pas cher que de se passer de lecteur dvd.
Le système est un système justement, c'est à dire un ensemble de processus. Les acteurs s'y retrouvent beaucoup, plus ou moins voir pas du tout. Plutôt que de courir après cette chimère de la constitution 'un Prolétariat qui s'opposerait à une Bourgeoise, il me semblerait plus pertinent politiquement de s'appuyer sur les collectifs qui se constituent de fait (j'emploie le mot "collectif" plutôt que classe en référence à l'article de Dominique Boullier ) pour contester les points que les acteurs sociaux s'accordent à contester et sur lesquels ils se retrouvent pour délimiter conjoncturellement et en action, un "eux" et un "nous".
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08.09.2010
Tous ensemble, tous ensemble?
L'opposition à la réforme des retraites est un bon exemple du rapport des forces en présence et du mouvement social.
J'ai , hier mardi 7 septembre, battu le pavé comme nombre de mes concitoyens. Mais pour demander quoi au fait ?
Qui, dans les deux millions de manifestants d'hier aura 41,3 années de cotisations à 60 ans ? Une partie sans doute, mais certainement pas la majorité. Je ne parle même pas des moins de trente ans chez qui le nombre d'individus commençant à travailler à 18 ans est plutôt minime.
Un simple retour à la retraite à 60 ans ne changerait pas grand chose à la situation réelle de la plupart des manifestants d'hier. Alors un symbole? Une première "victoire" pour reprendre la main ? Avec qui? Pas sûr que les syndicats qui n'avaient pas mouffeté lors de l'allongement de la durée de cotisation se sentiront soudain pris d'audace révolutionnaire. Les manifestants qui ont défilé côte à côte étaient apparemment réunis par un seul mot d'ordre. Apparemment seulement.
Car sous la manif, il y avait une autre manif. Celle de ceux qui n'avaient déjà pas digéré l'allongement du nombre d'années de cotisation, celle de ceux qui ne digèrent pas le bouclier fiscal, celle de ceux qui ne digèrent pas les coupes dans les budgets des services publics, celle de ceux qui ne digèrent pas le monde économique comme il va. Une manif exutoire en quelque sorte.
C'est parce que les organisations syndicales et politiques sont avant tout occupées à cultiver leur fond commerce et à montrer en quoi elles sont différentes des autres et qu'elles sont incapables de créer un monde commun qu'on en arrive à ces manifs où l'interpellation se résume à "tous ensemble, tous ensemble, oui" ou "ils ferment les usines, ils ferment les écoles" ou "un pas en avant , en pas en arrière...", etc, etc... Le nec plus ultra dans cette incapacité de faire monde commun et à cultiver le seul contre tous est quand même la fédération anarchiste qui dénonçait pêle mêle dans un tract, la réforme woerth-chérèque et les sociaux démocrates qui vont du PS à l'extrème gauche trostkiste (sic).
Je repense à cette phrase de Marcel Gauchet que je réutiliserai à l'occasion sous la forme : ne pas avoir les mêmes positions mais trouver une position acceptable par tous. Alors une postion symbolique comme "la retraite à 60 ans" ? Qui est prêt à se lancer dans un mouvement dur sur un mot d'ordre symbolique.
En creusant un peu, on s'aperçoit que ce qui revient souvent c'est le rejet du capitalisme financier. La nécessité d'arrêter de "taper" sur les salaires et de rechercher une source de financement du côté des transactions financières.
Il me semble que l'oppositon à la réforme des retraites pourrrait s'organiser autour de ces deux points:
- création d'une taxe assez conséquente sur les transactions financières destinées aux caisses de retraite
- Gel de toute nouvelle réforme mettant à contribution les salariés jusqu'en 2018 (par exemple) et là, examen de la situation et nouvelle négociation.
Pourrait alors se constituer un front commun autour de ces deux points rassemblant des organisations et des non-organisés qui sans rabattre sur leur propositions autres, accepteraient à l'intérieur de ce mouvement de les mettre de côté.
Est-ce encore possible ?
12:01 Écrit par le passant | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note


